Je ne sais pas quelle heure il est. C’est ma première pensée claire. Celle qui a émergé de la purée de mon cerveau. Elle m’a frappé, là, quelque part sous mon front. Et comme certaines odeurs ramènent parfois des souvenirs, elle m’a ramené la conscience de l’insomnie.
Je ne sais pas quelle heure il est. Mon corps et son poids, sur le matelas. Comme s’il essayait de s’y enfoncer, de s’y perdre. Mais ma conscience résiste. Elle refuse de se laisser engloutir. Un instant je crois qu’elle se noie enfin, puis elle sort la tête de l’eau. Elle me hurle des questions auxquelles je me sens soudain obligé d’apporter une réponse. Je tente d’imaginer l’infini pour lui faire tourner la tête, pour l’évanouir. Elle résiste bien.
Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas combien de temps a duré ce combat. J’ai fini par abandonner, par m’abandonner tout entier à ma conscience. Je lisse ma couverture, je retire le stylo qui se trouve dessus. Au-dessus de moi, le vasistas, seule fenêtre de ma chambre de bonne, me fait de l’œil. Un jour, au début que je vivais ici, j’y ai posé un grand panneau de bois. Je suis incapable de dormir avec une ouverture sur le monde extérieur. D’ailleurs, incapable aussi avec la moindre ouverture sur moi.
Je ne sais pas quelle heure il est mais je ne veux pas penser à moi, me pencher au-dessus, au-dedans. Moi n’est rien, rien d’autre qu’un petit bout de chair plus ou moins mêlé à un petit bout d’esprit. Ça n’a pas d’intérêt. Autour du panneau sur le vasistas se dessinent des lignes plus claires. Le jour doit se lever. À moins qu’il ne fasse gris, que la matinée soit bien avancée. Ma fenêtre est orientée nord-ouest. Je ne suis certain du temps que sur les dernières heures du jour. Ce temps m’importe peu. Celui qui passe en moi me préoccupe plus, beaucoup plus. À l’intérieur, cela fait déjà plusieurs jours que je suis réveillé. Et des milliards d’années que je vis là, sous cet œil à l’énorme pupille noire, dont le peu de blanc s’illumine suivant l’avancée du jour. On dirait un œil de chien. Un chien de garde fatigué, qui continue de me rappeler ponctuellement qu’il y a quelque chose, au-delà de lui.
Je ne sais pas quelle heure il est, et ce pour la bonne raison que mon unique réveil n’a pas de piles. Il marque quatre heure vingt. De temps à autre, je modifie la position des aiguilles, pour changer. Un peu comme on déplace un tableau. L’Œil lance de faibles éclats. Sur mon lit, sur le sol, je vois tournoyer les poussières du monde. Mes manuscrits éparpillés semblent se désagréger dans la clarté. Je souris. J’avance mon bras sous un rayon, pour voir. Il ne se passe rien. Dommage. J’aurai aimé tomber en lumières. Alors je fais quelque chose que je ne faisait plus, depuis longtemps. J’ouvre le vasistas, comme au début que je vivais ici. Le soleil m’inonde. J’aime cette soudaine sensation sur mes épaules. Le crépuscule approche. Je reçois le bouquet final de la journée, les fleurs oranges de l’astre. La sensation d’être amoureux, profondément, au creux de mon ventre.
Je crois savoir quelle heure il est. C’est l’heure magique où les bâtiments froids sont ouverts, fébrilement, comme des cadeaux de noël. La vie se déverse dans les rues autrefois muettes. C’est le ballet des attachés-cases et des tailleurs de prix, la valse à trois temps des ultimes serrages de mains, coups de téléphones et ronflements des grosses voitures. L’heure où les périphs vont se boucher, les radios spécialisées dans les trafics s’affoler, les conjoints s’impatienter, l’heure des klaxons et du chaos. Je me tiens debout au milieu de cette heure. Je la trouve magnifique, vue de l’extérieur. Je ne l’avais encore jamais contemplée de cette manière-là, d’ordinaire toujours prisonnier du feu de son action. Je lève les yeux sur les hautes tours du CBD. Elles cachent le ciel. Ou plutôt, elles sont devenues le ciel, avec leurs surfaces bleues et noires métallisées. Quelques bureaux sont encore éclairés. Les étoiles des Dieux Heures Supplémentaires. Je me rends soudain compte que personne n’a regardé en l’air. Personne n’a contemplé ces tours. Depuis combien de temps? Suis-je le seul de cette ville qui lève la tête? C’est dangereux de ne pas faire attention à l’endroit où l’on pose le pied, je m’en suis souvent aperçu, mais je n’ai jamais cessé de vouloir voir le ciel, de le chercher. Avec ma chambre de bonne minuscule, à peine assez grande pour y poser un matelas et mon Œil au plafond, je dois être l’homme le plus chanceux des vingt millions d’habitants qui vivent autour de moi. Je suis peut-être le seul à sentir le soleil.
Je suis absolument certain de l’heure qu’il est. L’heure divine juste à la lisière entre le jour et le reste. J’ai traversé le parc publique, déserté par les parents et les nourrices, j’ai marché entre les peluches oubliées et les ballons crevés, et je me suis senti l’un des leurs. Sur un banc, un jeune enfant, plongé dans son livre, apprenait le nom des étoiles. Je l’ai appelé, je lui ai montré Vénus qui brillait au-dessus de nous. Il a sursauté, a crié qu’il était en retard et s’est enfui à toutes jambes. J’ai continué ma propre route. À présent, je suis au cœur de la cité. C’est-à-dire debout au beau milieu du pont qui enjambe l‘autoroute. En dessous de moi, je sens ses pulsations. Autour de moi passent des voitures hurlantes, gémissantes, qui peinent à m’éviter. Je marche doucement, je m’approche de la rambarde. Tout au bout je vois tomber le soleil, petit à petit. Il est rouge sombre à présent. Je me sens attiré, sans possibilité de résister. J’arrive enfin de l’autre côté, au grand soulagement des automobilistes. Je pose mes deux mains sur la rambarde glacée. Je la sens trembler à chaque poids lourd qui surgit. Le soleil continue de tomber, d’aller briller sur d’autres villes inconnues, lointaines, ou d’autres inconnus seront les seuls à le voir passer. Et puis soudain, il n’est plus qu’une mince ligne plus claire le long de la ligne d’horizon. Je ne sais plus quelle heure il est.
Je suis resté sur le pont, hébété, à attendre qu’il revienne. Mais il ne reviendra pas, il n’est jamais revenu par là, en tout cas. S’il surgit ce sera dans mon dos, à mon insu. Peut-être qu’à partir de maintenant ce sera tout simplement la nuit, pour toujours. Cela arrive à d’autres soleils. Le froid sous mes mains me tire de mes réflexions. Mes jointures sont bleues. En dessous de moi, la file de gauche et ses lumières blanches qui m’aveuglent, venant vers moi à grande vitesse et passant au-delà de moi sans même ralentir. La file de droite, la rouge, me fuit, semble s’écouler hors de moi, se répandre sur l’asphalte sombre. Je repense à un article de journal, que j’ai lu il y a des milliards d’années de cela. Un camarade de lycée, pas revu depuis. J’ai bien reconnu son nom. Il a sauté de ce pont-là, peut-être de l’endroit exact où je me trouve, et rien ne l’indique. C’est un pont autoroutier banal. Le journal disait qu’il avait perdu sa femme dans un accident de voiture. Je baisse les yeux et je tente d’imaginer la douleur qu’il ressentait. Est-ce que les files de voitures l’ont attiré? Est-ce qu’il se sentait heureux de confier tout ce qu’il était, et sa mémoire de tout ce qu’il avait été, à la force aveugle qui défile à mes pieds? À quoi pensait-il à cet instant-là? Pleurait-il? Je ne crois pas, pas vraiment. Peut-être, que comme moi, des larmes sèches dévalaient ses joues, peut-être que comme moi, il était simplement terrifié à l’idée que le soleil disparu puisse ne jamais revenir. L’angoisse de la nuit éternelle? Il était là, c’était l’hiver et je sens encore sa présence. Je la sens comme je sens la mienne. Il était là et des larmes invisibles souhaitaient le jour de toutes leurs forces. Comme les miennes. Je sais ce qu’il a dû faire ensuite. Il a cessé de regarder l’horizon avec son espoir vain. Il a baissé les yeux et il a trouvé ça magnifique, ce qui coulait en bas. Il a vu la beauté comme moi je la contemple. Je l’imagine poser un pied sur la rambarde, puis s’aider du lampadaire voisin pour grimper et poser le deuxième. J’imagine qu’il sentait le vent de l’autoroute dans sa barbe pas rasée depuis quelques millénaires, dans ses cheveux pas coupés depuis aussi longtemps. Sa main qui tenait le lampadaire était soudain chaude. Il oublie son nom. Il oublie pourquoi il est là. Il voit la beauté et il est amoureux. Amoureux de l’autoroute. Il veut se fondre en elle. Il veut être le cœur de la ville. Se mêler aux lumières, aux lumières éternelles. Plus jamais de nuit. Simplement la beauté. L’extase. L’ultime magnificence en ce monde. Il aime la vie. De toutes ses forces. Il aime tellement la vie. L’Autoroute est la vie. Le sang qui coule, l’air qui entre et qui traverse. Son visage sur l’asphalte. Je le vois dessiné. Je me souviens l’avoir vu rire au lycée. Je l’entend parler. Je l’entend penser, je l’entend être. J’imagine. Le vent était doux. Le tremblement du pont. La lumière. Le bruit. Il prenait d’un seul coup beaucoup de place dans son esprit. Le bruit de l’autoroute. De plus en plus fort, de plus en plus intense. Ses pensées se réduisaient. Peau de chagrin. L’autoroute, son chant. Vroum. Ses lumières. Arbre de noël. Vraoum. Vision des frères. Ils courent. Cadeaux. Vroummm. La lumière. Plus proche. Vraaaoummm. Le souffle des autos. Vraoummmmm. Vrrrroum. L’autoroute. Le son. Bruit. VVVVVRRRRRRRRAAAAAAAOOOUUUUUUUUUUUUUMMMMMMMMMM
bruit autoroute
j’entends je? qui?
je c’est moi
moi c’est ça
Ça c’est chaud
Chaud contraire du froid
Froide la rambarde et le lampadaire
Chaude la chair qu’on appelle moi
Chaude la main qui touche la chair
Chaud le corps et la conscience
Chaud le bruit de l’autoroute autour de moi
Bruyante autoroute qui couvre la voix de moi
La voix de moi qui répète « moi » en caressant le corps la conscience de moi
Comment moi connaît-il tous ces mots?
Comment tous ces mots parviennent-ils à rendre ce que moi sent?
Moi pense. Conscience d’être moi. Conscience d’être parce que des mots pour dire. Je suis.
Je suis. Phrase courte pour dire quelque chose de plus complexe. Bien plus. Je suis parce que je sens. Moi sent. La pression de l’air. Le bruit de l’autoroute. Je sens, je pense, j’existe. Des mots pour penser ce que je sens. Union du corps et de la conscience.
J’entends le bruit de l’autoroute à l’intérieur de moi. Je respire son odeur de goudron et de gaz. Je goûte sa saveur douce de pétrole et d’autre chose qui n’a pas de nom. Je sens les roues qui la caressent. Je vois les lumières blanches du souffle, rouges du sang de la ville. Je sens l’autoroute. Je pense l’autoroute. Je suis l’autoroute. Le cœur de la ville.
VVVVVVVVRRRRRRRRRAAAAAAAAOOOOOUUUUUUUUUUUUMMMMM
« Son nom? ». Voix. Qui? « Sur ses étiquettes d’admission ». Autre voix. Dialogue. Êtres humains. À nouveau conscience d’être. Pas le même. Je ne suis plus l’autoroute. Je suis allongé. Matelas dur, plafond blanchâtre, voix tendues, odeur âcre et goût de plastique. Je me rappelle d’avoir été l’autoroute. Des souvenirs reviennent, très lointains. Maman. Le premier mot que j’ai pensé. Ma première conscience. Maman et Papa. Deux consciences. Manger, boire. D’autres consciences. Des noms sur des choses. Puis conscience d’être. D’abord les sensations puis les pensées des sensations pour pouvoir exister. Petit à petit celui que je suis me revient par bribes. Ce que j’ai vécu, ce que j’ai senti, ce que j’ai pensé. Voilà qui je suis. La somme de ces souvenirs-là. J’écoute, sans bouger. Il faut savoir où je suis. Comprendre pourquoi. « Pourquoi? » c’est mon humanité qui revient au galop. L’autoroute ne pense jamais « pourquoi? ». Les voix continuent. Un homme et une femme. J’ai un bruit dans les oreilles, un acouphène gênant. Je mets de plus en plus de mots sur ce qui m’entoure. « Domicile?
- L’adresse sur sa carte d’identité est fausse. La personne qui y vit a déclaré être son ex-femme. Apparemment elle s’y est installé avec son nouveau compagnon, son directeur.
- Triste histoire… Vous a-t-elle donné une autre adresse? »
Celle qu’on décline me dit quelque chose. Ce doit être la mienne. J’essaye de la mémoriser. Plus mes souvenirs sont récents et plus ils sont longs à revenir. Je note également que les sentiments y sont moins puissants. Celui de ma mère m’a presque fait pleurer de bonheur. Celui de mon mariage m’est presque indifférent. La femme reprend ses questions.
« Emploi?
- Toujours d’après son ex-femme, il a perdu son travail en même temps que sa femme. Ils avaient le même patron.
- Pauvre homme…
- Ceci dit, elle a dit qu’il recevait beaucoup d’aide de ses parents, que son père venait de lui décrocher un travail meilleur que le précédent, et qu’il n’avait pas l’air de souffrir particulièrement de la situation.
- Qui sait? Ce genre de geste n’est tout de même pas anodin! »
Un geste? Les voix sortent sans cesser de piailler à mon sujet. J’ai un bandeau sur l’œil qui me gêne. Quelqu’un entre. On me demande de m’asseoir sur le bord du lit. C’est un jeune homme, à peine vingt-cinq ans, je pense. Il se présente comme psychiatre. La première chose que je remarque, ce sont ses yeux pairs. Le droit est d’un marron très chaud, presque orange, le gauche d’un bleu si pâle qu’il pourrait être blanc. Le bruit dans mes oreilles s’est intensifié et cela m’empêche de me concentrer sur ses paroles. Je note qu’il roule les r, que son intonation est étrangère, un peu cyclique. Étranger? Des odeurs d’autoroute m’obsèdent. Je ne comprends pas vraiment ce que je fais ici. Il semble le deviner, il me dit « Vous avez eu de la chance ». Il dit également « votre coude est blessé ». C’est vrai, je n’avais pas vu, mais quelqu’un l’a pansé. Je pense: expliquez-moi, je ne comprends pas, un instant je me promène en ville, je passe près de l’autoroute, et puis l’instant suivant je suis là, à l’hôpital, avec ce bruit horrible dans les oreilles, ce goût de goudron dans la bouche et vous, je vous assure que je ne comprends pas.
Je n’ai rien besoin de dire parce qu’il a compris. Il explique: des passants vous ont vu, vous êtes monté sur la rambarde, d’une main vous teniez le lampadaire froid mais votre main était si chaude, vous regardiez en bas et vous vouliez vous laissez tomber au milieu des lumières.
Je dis que je ne me souviens pas, j’imaginais seulement mon ami le faire.
L’oeil orange du médecin me fixe. Il dit qu’on l’appelle « le préposé à l’autoroute », parce qu’il a voulu s’y jeter un jour et que depuis il s’occupe de ceux qui font pareil. Il dit que l’autoroute est un piège, que sa lumière attire les chercheurs de beauté comme des papillons. Il dit qu’il était moins une, que des gens m’ont tiré en arrière, m’ont conduit ici. Il paraît que je faisais vroooouuumm entre mes lèvres. Je n’ose pas lui raconter que je suis devenu l’autoroute, que j’ai senti les roues qui me passaient dessus, que je les sens encore, que son bruit ne quitte pas mes oreilles, ni son goût ma bouche. Il m’ausculte rapidement, sourit. Son regard est fascinant. J’ai un choc en comprenant soudain que son œil bleu est aveugle. Je ne le dis pas mais il réplique quand même « celui-ci a choisi de regarder à l’intérieur ». Ce type m’effraye.
Je ne sais pas vraiment quelle heure il est. Je suis couché dans le lit de l’hôpital. Ils ont dit «votre rythme cardiaque est anormal, nous allons vous garder une nuit en observation ». Ils se sont agités autour de moi. Ils disent qu’ils ne comprennent pas comment ça se fait. Quelque chose ne va pas chez moi je ne saisit pas bien quoi au juste, mon cœur ne peut-il battre comme il le veut? Ils parlent tous à la fois et j’ai mal à la tête. Le bruit de l’autoroute est trop intense dans mes oreilles, la moindre lumière me brûle la rétine, ma langue est pâteuse comme prise dans du goudron, mon air se fait plus rare et je sens que je tombe quelque part en arrière. Je sais que ce n’est pas possible parce qu’en arrière il y a le lit et pourtant je tombe, comme si je tombais du pont autoroutier, je ferme les yeux, j’entends les infirmières qui s’affolent loin, loin de moi.
Je ne sais pas quelle heure il est. La salle est sombre. Des aiguilles sortent de mes bras, des machines bipent. Je n’ose pas bouger. Mes yeux sont ouverts mais je ne vois presque rien. Dans mes oreilles, le bruit de fond de l’autoroute s‘est éteint. Je regarde mon cœur battre sur l’écran, fines lignes de vie vertes qui croissent et décroissent. Le psychiatre entre. Je l’ai entendu venir de loin. Il pose un stéthoscope sur ma poitrine et écoute avec attention. Il sourit. Il me fait un peu peur. «Je vais signer votre autorisation de sortie sur le champ. Vous allez très bien, écoutez.» Il me tend le stéthoscope. Je le place sur mes oreilles. Aussitôt le bruit de l’autoroute m’envahit. Je l’entends tellement fort… Je sursaute au grondement d’un camion. « C’est rien, juste un trente-cinq tonnes. On s’habitue vite ». Le médecin a parlé d’un ton badin. Je ne sais pas comment il a fait pour savoir ce que j’avais entendu. Il m’explique qu’il sait tout ce qui concerne l’autoroute. Il est complètement fou. Le bruit est trop fort. Il prend toute la place en moi et je m’évanouis.
Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas comment je suis rentré chez moi. J’ai le vague souvenir d’avoir quitter l’hôpital de bonne heure, d’avoir traverser le parc encore vide d’enfants, d’avoir pris le bus avec tous ceux qui s’en allaient s’enfermer dans des boîtes obscures au nom de la Productivité, les attachés-cases et les portables qui sonnaient déjà, je me souviens d'avoir levé les yeux sur le CBD qui s’éveillait lentement, comme une fourmilière, et puis je suis arrivé chez moi. Le vasistas était encore grand ouvert. Je me suis assis dans le carré de lumière et j’ai attendu que la lumière du matin m’inonde. C’est ce qui se passe enfin, une lumière blanche qui dégouline le long de mes tempes, sur mon dos, sur mon torse. Je me sens bien. Une lumière qui s’infiltre en moi, qui me révèle à moi-même. Sensation de me voir à l’intérieur. Une lumière comme si j’avais une baie vitrée orientée plein est au lieu de mon Oeil regardant toujours le couchant. En face de moi, dans le miroir suspendu au mur je vois mon visage et mon œil gauche, devenu d’un bleu laiteux. Presque blanc.