my dead eden

histoires

Les monstres

le 13/07/2008 à 16h50

Nous serons toujours des monstres. Nos visages auront toujours la couleur des cendres d’escargot. Nos peaux seront toujours aussi gluantes, nos cheveux comme les roseaux moribonds dressés au milieu des marais. Nous auront toujours la désespérance assise au fond de nos yeux glauques, morte-vivante prise dans la glace de nos cœurs. Et tous les imprudents qui nous regarderons toujours seront pris au piège, et pour l’éternité nous aurons leur sombre cohorte de trépassés pour seule escorte.


 


À vrai dire, nous nous sommes habitués depuis longtemps à nos reflets dans le miroir. Les premiers jours, beaucoup ont essayé de fuir leur condition, parce que le soleil avait l’air chaud et l’herbe verte. Mais ils ont appris à leurs dépends que le soleil brûlait et que l’herbe buvait jusqu’au sang qui gouttait des plaies béantes que les oiseaux ouvraient dans leur chair à force d’essayer de les dévorer comme de vulgaires proies. Ceux qui ont eu le temps sont revenus.


 


Certains d’entre nous ont envisagé la possibilité de mourir, mais une vie en vaut bien une autre. Ils sont restés parmi nous. Le groupe est toujours le plus fort. Nous ne faisons qu’un. Nous sommes en perpétuelle fusion. Nous souffrons avec celui qui pleure, nous rions avec celui qui croit. Nous nous étouffons chaque matin, lorsque nous nous entassons dans une pièce obscure pour nous y reposer. Nous inhalons à pleins poumons l’odeur sauvage des autres, et rassurés, nous pouvons ensemble plonger dans le même rêve de nous.


 


On venait nous lancer des torches enflammées dans notre jeunesse. On venait jusqu’à notre porte écrire des morceaux de prière pour nous annihiler. Nous faisions semblant de disparaître pour un temps. Puis on a cessé de venir. Nous sommes restés entre nous, dans le plus profond des silences, sans savoir quoi nous dire puisque nous savions déjà tout. Nous avons appris par cœur les quelques bouts de prière et nous les avons dites en cœur. Nous avons essayer d’inventer des rituels pour nos récitations. Sortir de l’ennui valait bien de briser notre immuabilité légendaire, si terrifiant que soit le changement. Le brouillard givrant de l’ennui nous avait envahit petit à petit, comme une brume automnale qui cacherait jusqu’au bout de nos doigts, jusqu’au bout de notre pensée. Nous avions erré trop longtemps ainsi, et nous n’en pouvions plus de sentir le froid se déposer sur nos os en une espèce de couche qui insensibilisait nos mœlles à la beauté du monde.


 


Petit à petit nous avons oublié de sortir. Le monde a continué à se dérouler derrière nos volets clos. Nous avons végété tandis que les villages se regroupaient pour devenir ville, que l’extérieur étendait sa toile autour de nous sans même nous voir, que l’humanité gagnait en hauteur et en puissance. Notre tour au milieu des gratte-ciels est devenu minuscule, nos splendides murs sont devenus vieillots, et nous l’ignorions absolument. Le bruit des autos nous berçait, nous maintenaient dans notre coma. Nous étions encerclés et ne nous en soucions pas. Notre rêve était merveilleux.


 


Nos noms qui subsistaient dans les légendes sont tombés dans l’oubli, puis les légendes elles-mêmes se sont effacées. Les paupières livides qui couvraient nos regards glauques se sont scellées d’elles-mêmes à notre chair, à force de ne pas être ouvertes. Nos cheveux immenses se sont entre-tissés jusqu’à nous faire des couvertures, nos ongles ont poussés et sont devenus racines, nous enchaînant à jamais à la terre qui nous avaient fait naître.


 


Les murs de notre tour ont fini par se lézarder, tomber en poussière. Elle s’est écroulée autour de nous en silence, petit bout par petit bout. Nous nous sommes retrouvés nus, couverts de temps, dressés parmi les hommes aussi aveugles que nous, trop tournés vers la conquête du ciel pour lancer ne serait-ce qu‘un regard aux enfants de la Terre. Pour la première fois depuis des millénaires, nous avons sentis le vent, nous l’avons ressenti jusque dans nos mœlles inertes, pour la première fois nos nerfs ont transmis autre chose que l’inertie et la pesanteur du monde.


 


Nous étions la terre.


 


Puis le temps, lentement, a défait son ouvrage. Les orages ont arrachés patiemment nos ongles du sol, un à un. Les éclairs ont brûlé nos cheveux, les pluies torrentielles ont lavé nos visages de leur poussière. La nature nous a rendu notre forme. Les rayons de la Lune ont réchauffé nos muscles jusqu’à ce que le mouvement nous reviennent.


Enfin, les rayons tranchants du Soleil se sont immiscés sous nos paupières et les ont soulevées.


Au fond de nos yeux glauques, radieuse, la désespérance nous a salués.


 


Notre escorte de malheureux s’était dissoute depuis longtemps. Nous avons marché seuls quelques temps dans la ville déserte, contemplant les immenses bâtisses des hommes, si hautes que nous n’en pouvions voir le sommet. De temps à autres, quelque chose en tombait. Nous devinions que dans les larges espaces entre chacun des bâtiments avait dû circuler une foule de véhicules volants. Des indications flottaient encore çà et là, moribondes, maintenues en l’air par un prodige fou qui ne pouvait sortir que de l’esprit des hommes.


 


Dans ce désert immense nous n’avons vu personne. Alors nous avons arpenté le monde, et partout ce n’était que désolation, et jamais nous n’avons su pourquoi. En un endroit seulement, nous avons trouvé les derniers fils des hommes, couverts de peaux de bêtes et aux dents ébréchées, ignorant tout de la folie de leurs pères que leurs ancêtres avaient dû fuir. Ces moitiés d’hommes ne savaient même pas prononcer leur nom, et tentaient vainement de l’écrire. Mais leurs doigts, que leur espèce n’avait plus utilisés depuis tant de temps, étaient trop malhabiles.


 


Nous les avons aidés, à leur insu. Nous leur avons réappris la nature, nous les avons gardés de l’extinction. Nous nous cachions d’eux car ceux qui nous voyaient devenaient fous et rejoignaient rapidement notre cohorte. Avant de quitter leurs frères ils leurs décrivaient dans un délire mystique des êtres magnifiques qui veillaient sur eux. Puis ils nous rejoignaient, hagards, privés de la moindre parcelle de liberté.


 


Longtemps, les hommes ont parlés de nous comme ils parlaient des vivants. Certains nous ont cherchés, nous ont appelés. Nous ne venions que lorsque c’était absolument nécessaire. Petit à petit, les hommes se sont désintéressés de nous. Certains se sont mis à parler de créatures immondes et ténébreuses. Leurs religions ont voulu nous détruire. On nous a lancé des torches et on a gravé sur nos portes des prières. Personne ne faisait plus le lien entre nous et les créatures sublimes dont parlaient les livres.


 


Certains d’entre nous ont voulu mourir, car ils pensaient notre tâche achevée: les hommes n’avaient plus besoin de nous. Mais la mort ne leur appartenait pas, pas plus que le temps cyclique n’est contrôlable par personne. Depuis plus d’un siècle déjà, aucun homme n’est venu nous détruire. Nous nous effaçons de leur mémoire, et bientôt, certains mettront en doute l’idée même que les créatures des livres aient pu exister.


On oubliera jusqu’à l’existence même de fous qui auraient vu des créatures incroyables, magnifiques, aux ailes blanches comme l’écume et aux yeux verts immenses, dont les chevelures ondulantes évoquaient les champs dorés l’été, qu’ils auraient cru venus du ciel pour les sauvés. Le nom qu’ils nous avaient donné lui-même s’efface lentement, car les hommes se suffisent à eux-mêmes à présent, et nous nous endormons de nouveau.


 


Mais le temps cyclique est incontrôlable. Nous savons désormais que les hommes se détruirons eux-mêmes pendant notre sommeil millénaire. Nous savons désormais que nous seront réveillés lorsqu’il faudra sauver les Derniers Fils, ceux qui nous nomment Anges et nous trouvent si beaux, et toujours nous seront là pour leur rendre le monde. Nous en sommes les gardiens immuables, et immuables seront nos visages cendrés, nos cheveux comme les roseaux des marais, nos peaux gluantes et la Désespérance au fond de nos yeux glauques. Nous seront toujours froid et toujours emmèneront avec nous les fous qui nous auront vu vraiment. Et cela sera jusqu’à ce que le Temps se dévore lui-même, qu’il n’y ai plus de Soleil pour détacher nos paupières livides.


 


Jusqu’à la dernière seconde du monde, nous seront ses monstres.

L'autoroute

le 31/12/2007 à 13h51
Je ne sais pas quelle heure il est. C’est ma première pensée claire. Celle qui a émergé de la purée de mon cerveau. Elle m’a frappé, là, quelque part sous mon front. Et comme certaines odeurs ramènent parfois des souvenirs, elle m’a ramené la conscience de l’insomnie.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est. Mon corps et son poids, sur le matelas. Comme s’il essayait de s’y enfoncer, de s’y perdre. Mais ma conscience résiste. Elle refuse de se laisser engloutir. Un instant je crois qu’elle se noie enfin, puis elle sort la tête de l’eau. Elle me hurle des questions auxquelles je me sens soudain obligé d’apporter une réponse. Je tente d’imaginer l’infini pour lui faire tourner la tête, pour l’évanouir. Elle résiste bien.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas combien de temps a duré ce combat. J’ai fini par abandonner, par m’abandonner tout entier à ma conscience. Je lisse ma couverture, je retire le stylo qui se trouve dessus. Au-dessus de moi, le vasistas, seule fenêtre de ma chambre de bonne, me fait de l’œil. Un jour, au début que je vivais ici, j’y ai posé un grand panneau de bois. Je suis incapable de dormir avec une ouverture sur le monde extérieur. D’ailleurs, incapable aussi avec la moindre ouverture sur moi.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est mais je ne veux pas penser à moi, me pencher au-dessus, au-dedans. Moi n’est rien, rien d’autre qu’un petit bout de chair plus ou moins mêlé à un petit bout d’esprit. Ça n’a pas d’intérêt. Autour du panneau sur le vasistas se dessinent des lignes plus claires. Le jour doit se lever. À moins qu’il ne fasse gris, que la matinée soit bien avancée. Ma fenêtre est orientée nord-ouest. Je ne suis certain du temps que sur les dernières heures du jour. Ce temps m’importe peu. Celui qui passe en moi me préoccupe plus, beaucoup plus. À l’intérieur, cela fait déjà plusieurs jours que je suis réveillé. Et des milliards d’années que je vis là, sous cet œil à l’énorme pupille noire, dont le peu de blanc s’illumine suivant l’avancée du jour. On dirait un œil de chien. Un chien de garde fatigué, qui continue de me rappeler ponctuellement qu’il y a quelque chose, au-delà de lui.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est, et ce pour la bonne raison que mon unique réveil n’a pas de piles. Il marque quatre heure vingt. De temps à autre, je modifie la position des aiguilles, pour changer. Un peu comme on déplace un tableau. L’Œil lance de faibles éclats. Sur mon lit, sur le sol, je vois tournoyer les poussières du monde. Mes manuscrits éparpillés semblent se désagréger dans la clarté. Je souris. J’avance mon bras sous un rayon, pour voir. Il ne se passe rien. Dommage. J’aurai aimé tomber en lumières. Alors je fais quelque chose que je ne faisait plus, depuis longtemps. J’ouvre le vasistas, comme au début que je vivais ici. Le soleil m’inonde. J’aime cette soudaine sensation sur mes épaules. Le crépuscule approche. Je reçois le bouquet final de la journée, les fleurs oranges de l’astre. La sensation d’être amoureux, profondément, au creux de mon ventre.

 

 

Je crois savoir quelle heure il est. C’est l’heure magique où les bâtiments froids sont ouverts, fébrilement, comme des cadeaux de noël. La vie se déverse dans les rues autrefois muettes. C’est le ballet des attachés-cases et des tailleurs de prix, la valse à trois temps des ultimes serrages de mains, coups de téléphones et ronflements des grosses voitures. L’heure où les périphs vont se boucher, les radios spécialisées dans les trafics s’affoler, les conjoints s’impatienter, l’heure des klaxons et du chaos. Je me tiens debout au milieu de cette heure. Je la trouve magnifique, vue de l’extérieur. Je ne l’avais encore jamais contemplée de cette manière-là, d’ordinaire toujours prisonnier du feu de son action. Je lève les yeux sur les hautes tours du CBD. Elles cachent le ciel. Ou plutôt, elles sont devenues le ciel, avec leurs surfaces bleues et noires métallisées. Quelques bureaux sont encore éclairés. Les étoiles des Dieux Heures Supplémentaires. Je me rends soudain compte que personne n’a regardé en l’air. Personne n’a contemplé ces tours. Depuis combien de temps? Suis-je le seul de cette ville qui lève la tête? C’est dangereux de ne pas faire attention à l’endroit où l’on pose le pied, je m’en suis souvent aperçu, mais je n’ai jamais cessé de vouloir voir le ciel, de le chercher. Avec ma chambre de bonne minuscule, à peine assez grande pour y poser un matelas et mon Œil au plafond, je dois être l’homme le plus chanceux des vingt millions d’habitants qui vivent autour de moi. Je suis peut-être le seul à sentir le soleil.

 

 

Je suis absolument certain de l’heure qu’il est. L’heure divine juste à la lisière entre le jour et le reste. J’ai traversé le parc publique, déserté par les parents et les nourrices, j’ai marché entre les peluches oubliées et les ballons crevés, et je me suis senti l’un des leurs. Sur un banc, un jeune enfant, plongé dans son livre, apprenait le nom des étoiles. Je l’ai appelé, je lui ai montré Vénus qui brillait au-dessus de nous. Il a sursauté, a crié qu’il était en retard et s’est enfui à toutes jambes. J’ai continué ma propre route. À présent, je suis au cœur de la cité. C’est-à-dire debout au beau milieu du pont qui enjambe l‘autoroute. En dessous de moi, je sens ses pulsations. Autour de moi passent des voitures hurlantes, gémissantes, qui peinent à m’éviter. Je marche doucement, je m’approche de la rambarde. Tout au bout je vois tomber le soleil, petit à petit. Il est rouge sombre à présent. Je me sens attiré, sans possibilité de résister. J’arrive enfin de l’autre côté, au grand soulagement des automobilistes. Je pose mes deux mains sur la rambarde glacée. Je la sens trembler à chaque poids lourd qui surgit. Le soleil continue de tomber, d’aller briller sur d’autres villes inconnues, lointaines, ou d’autres inconnus seront les seuls à le voir passer. Et puis soudain, il n’est plus qu’une mince ligne plus claire le long de la ligne d’horizon. Je ne sais plus quelle heure il est.

 

 

Je suis resté sur le pont, hébété, à attendre qu’il revienne. Mais il ne reviendra pas, il n’est jamais revenu par là, en tout cas. S’il surgit ce sera dans mon dos, à mon insu. Peut-être qu’à partir de maintenant ce sera tout simplement la nuit, pour toujours. Cela arrive à d’autres soleils. Le froid sous mes mains me tire de mes réflexions. Mes jointures sont bleues. En dessous de moi, la file de gauche et ses lumières blanches qui m’aveuglent, venant vers moi à grande vitesse et passant au-delà de moi sans même ralentir. La file de droite, la rouge, me fuit, semble s’écouler hors de moi, se répandre sur l’asphalte sombre. Je repense à un article de journal, que j’ai lu il y a des milliards d’années de cela. Un camarade de lycée, pas revu depuis. J’ai bien reconnu son nom. Il a sauté de ce pont-là, peut-être de l’endroit exact où je me trouve, et rien ne l’indique. C’est un pont autoroutier banal. Le journal disait qu’il avait perdu sa femme dans un accident de voiture. Je baisse les yeux et je tente d’imaginer la douleur qu’il ressentait. Est-ce que les files de voitures l’ont attiré? Est-ce qu’il se sentait heureux de confier tout ce qu’il était, et sa mémoire de tout ce qu’il avait été, à la force aveugle qui défile à mes pieds? À quoi pensait-il à cet instant-là? Pleurait-il? Je ne crois pas, pas vraiment. Peut-être, que comme moi, des larmes sèches dévalaient ses joues, peut-être que comme moi, il était simplement terrifié à l’idée que le soleil disparu puisse ne jamais revenir. L’angoisse de la nuit éternelle? Il était là, c’était l’hiver et je sens encore sa présence. Je la sens comme je sens la mienne. Il était là et des larmes invisibles souhaitaient le jour de toutes leurs forces. Comme les miennes. Je sais ce qu’il a dû faire ensuite. Il a cessé de regarder l’horizon avec son espoir vain. Il a baissé les yeux et il a trouvé ça magnifique, ce qui coulait en bas. Il a vu la beauté comme moi je la contemple. Je l’imagine poser un pied sur la rambarde, puis s’aider du lampadaire voisin pour grimper et poser le deuxième. J’imagine qu’il sentait le vent de l’autoroute dans sa barbe pas rasée depuis quelques millénaires, dans ses cheveux pas coupés depuis aussi longtemps. Sa main qui tenait le lampadaire était soudain chaude. Il oublie son nom. Il oublie pourquoi il est là. Il voit la beauté et il est amoureux. Amoureux de l’autoroute. Il veut se fondre en elle. Il veut être le cœur de la ville. Se mêler aux lumières, aux lumières éternelles. Plus jamais de nuit. Simplement la beauté. L’extase. L’ultime magnificence en ce monde. Il aime la vie. De toutes ses forces. Il aime tellement la vie. L’Autoroute est la vie. Le sang qui coule, l’air qui entre et qui traverse. Son visage sur l’asphalte. Je le vois dessiné. Je me souviens l’avoir vu rire au lycée. Je l’entend parler. Je l’entend penser, je l’entend être. J’imagine. Le vent était doux. Le tremblement du pont. La lumière. Le bruit. Il prenait d’un seul coup beaucoup de place dans son esprit. Le bruit de l’autoroute. De plus en plus fort, de plus en plus intense. Ses pensées se réduisaient. Peau de chagrin. L’autoroute, son chant. Vroum. Ses lumières. Arbre de noël. Vraoum. Vision des frères. Ils courent. Cadeaux. Vroummm. La lumière. Plus proche. Vraaaoummm. Le souffle des autos. Vraoummmmm. Vrrrroum. L’autoroute. Le son. Bruit. VVVVVRRRRRRRRAAAAAAAOOOUUUUUUUUUUUUUMMMMMMMMMM

 

 

 

 

 

bruit autoroute

j’entends je? qui?

je c’est moi

moi c’est ça

Ça c’est chaud

Chaud contraire du froid

Froide la rambarde et le lampadaire

Chaude la chair qu’on appelle moi

Chaude la main qui touche la chair

Chaud le corps et la conscience

Chaud le bruit de l’autoroute autour de moi

Bruyante autoroute qui couvre la voix de moi

La voix de moi qui répète « moi » en caressant le corps la conscience de moi

Comment moi connaît-il tous ces mots?

Comment tous ces mots parviennent-ils à rendre ce que moi sent?

Moi pense. Conscience d’être moi. Conscience d’être parce que des mots pour dire. Je suis.

Je suis. Phrase courte pour dire quelque chose de plus complexe. Bien plus. Je suis parce que je sens. Moi sent. La pression de l’air. Le bruit de l’autoroute. Je sens, je pense, j’existe. Des mots pour penser ce que je sens. Union du corps et de la conscience.

J’entends le bruit de l’autoroute à l’intérieur de moi. Je respire son odeur de goudron et de gaz. Je goûte sa saveur douce de pétrole et d’autre chose qui n’a pas de nom. Je sens les roues qui la caressent. Je vois les lumières blanches du souffle, rouges du sang de la ville. Je sens l’autoroute. Je pense l’autoroute. Je suis l’autoroute. Le cœur de la ville.

VVVVVVVVRRRRRRRRRAAAAAAAAOOOOOUUUUUUUUUUUUMMMMM

 

 

« Son nom? ». Voix. Qui? « Sur ses étiquettes d’admission ». Autre voix. Dialogue. Êtres humains. À nouveau conscience d’être. Pas le même. Je ne suis plus l’autoroute. Je suis allongé. Matelas dur, plafond blanchâtre, voix tendues, odeur âcre et goût de plastique. Je me rappelle d’avoir été l’autoroute. Des souvenirs reviennent, très lointains. Maman. Le premier mot que j’ai pensé. Ma première conscience. Maman et Papa. Deux consciences. Manger, boire. D’autres consciences. Des noms sur des choses. Puis conscience d’être. D’abord les sensations puis les pensées des sensations pour pouvoir exister. Petit à petit celui que je suis me revient par bribes. Ce que j’ai vécu, ce que j’ai senti, ce que j’ai pensé. Voilà qui je suis. La somme de ces souvenirs-là. J’écoute, sans bouger. Il faut savoir où je suis. Comprendre pourquoi. « Pourquoi? » c’est mon humanité qui revient au galop. L’autoroute ne pense jamais « pourquoi? ». Les voix continuent. Un homme et une femme. J’ai un bruit dans les oreilles, un acouphène gênant. Je mets de plus en plus de mots sur ce qui m’entoure. « Domicile?

- L’adresse sur sa carte d’identité est fausse. La personne qui y vit a déclaré être son ex-femme. Apparemment elle s’y est installé avec son nouveau compagnon, son directeur. 

- Triste histoire… Vous a-t-elle donné une autre adresse? »

Celle qu’on décline me dit quelque chose. Ce doit être la mienne. J’essaye de la mémoriser. Plus mes souvenirs sont récents et plus ils sont longs à revenir. Je note également que les sentiments y sont moins puissants. Celui de ma mère m’a presque fait pleurer de bonheur. Celui de mon mariage m’est presque indifférent. La femme reprend ses questions.

« Emploi?

- Toujours d’après son ex-femme, il a perdu son travail en même temps que sa femme. Ils avaient le même patron.

- Pauvre homme…

- Ceci dit, elle a dit qu’il recevait beaucoup d’aide de ses parents, que son père venait de lui décrocher un travail meilleur que le précédent, et qu’il n’avait pas l’air de souffrir particulièrement de la situation.

- Qui sait? Ce genre de geste n’est tout de même pas anodin! »

Un geste? Les voix sortent sans cesser de piailler à mon sujet. J’ai un bandeau sur l’œil qui me gêne. Quelqu’un entre. On me demande de m’asseoir sur le bord du lit. C’est un jeune homme, à peine vingt-cinq ans, je pense. Il se présente comme psychiatre. La première chose que je remarque, ce sont ses yeux pairs. Le droit est d’un marron très chaud, presque orange, le gauche d’un bleu si pâle qu’il pourrait être blanc. Le bruit dans mes oreilles s’est intensifié et cela m’empêche de me concentrer sur ses paroles. Je note qu’il roule les r, que son intonation est étrangère, un peu cyclique. Étranger? Des odeurs d’autoroute m’obsèdent. Je ne comprends pas vraiment ce que je fais ici. Il semble le deviner, il me dit « Vous avez eu de la chance ». Il dit également « votre coude est blessé ». C’est vrai, je n’avais pas vu, mais quelqu’un l’a pansé. Je pense: expliquez-moi, je ne comprends pas, un instant je me promène en ville, je passe près de l’autoroute, et puis l’instant suivant je suis là, à l’hôpital, avec ce bruit horrible dans les oreilles, ce goût de goudron dans la bouche et vous, je vous assure que je ne comprends pas.

Je n’ai rien besoin de dire parce qu’il a compris. Il explique: des passants vous ont vu, vous êtes monté sur la rambarde, d’une main vous teniez le lampadaire froid mais votre main était si chaude, vous regardiez en bas et vous vouliez vous laissez tomber au milieu des lumières.

Je dis que je ne me souviens pas, j’imaginais seulement mon ami le faire.

L’oeil orange du médecin me fixe. Il dit qu’on l’appelle « le préposé à l’autoroute », parce qu’il a voulu s’y jeter un jour et que depuis il s’occupe de ceux qui font pareil. Il dit que l’autoroute est un piège, que sa lumière attire les chercheurs de beauté comme des papillons. Il dit qu’il était moins une, que des gens m’ont tiré en arrière, m’ont conduit ici. Il paraît que je faisais vroooouuumm entre mes lèvres. Je n’ose pas lui raconter que je suis devenu l’autoroute, que j’ai senti les roues qui me passaient dessus, que je les sens encore, que son bruit ne quitte pas mes oreilles, ni son goût ma bouche. Il m’ausculte rapidement, sourit. Son regard est fascinant. J’ai un choc en comprenant soudain que son œil bleu est aveugle. Je ne le dis pas mais il réplique quand même « celui-ci a choisi de regarder à l’intérieur ». Ce type m’effraye.

 

 

Je ne sais pas vraiment quelle heure il est. Je suis couché dans le lit de l’hôpital. Ils ont dit «votre rythme cardiaque est anormal, nous allons vous garder une nuit en observation ». Ils se sont agités autour de moi. Ils disent qu’ils ne comprennent pas comment ça se fait. Quelque chose ne va pas chez moi je ne saisit pas bien quoi au juste, mon cœur ne peut-il battre comme il le veut? Ils parlent tous à la fois et j’ai mal à la tête. Le bruit de l’autoroute est trop intense dans mes oreilles, la moindre lumière me brûle la rétine, ma langue est pâteuse comme prise dans du goudron, mon air se fait plus rare et je sens que je tombe quelque part en arrière. Je sais que ce n’est pas possible parce qu’en arrière il y a le lit et pourtant je tombe, comme si je tombais du pont autoroutier, je ferme les yeux, j’entends les infirmières qui s’affolent loin, loin de moi.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est. La salle est sombre. Des aiguilles sortent de mes bras, des machines bipent. Je n’ose pas bouger. Mes yeux sont ouverts mais je ne vois presque rien. Dans mes oreilles, le bruit de fond de l’autoroute s‘est éteint. Je regarde mon cœur battre sur l’écran, fines lignes de vie vertes qui croissent et décroissent. Le psychiatre entre. Je l’ai entendu venir de loin. Il pose un stéthoscope sur ma poitrine et écoute avec attention. Il sourit. Il me fait un peu peur. «Je vais signer votre autorisation de sortie sur le champ. Vous allez très bien, écoutez.» Il me tend le stéthoscope. Je le place sur mes oreilles. Aussitôt le bruit de l’autoroute m’envahit. Je l’entends tellement fort… Je sursaute au grondement d’un camion. « C’est rien, juste un trente-cinq tonnes. On s’habitue vite ». Le médecin a parlé d’un ton badin. Je ne sais pas comment il a fait pour savoir ce que j’avais entendu. Il m’explique qu’il sait tout ce qui concerne l’autoroute. Il est complètement fou. Le bruit est trop fort. Il prend toute la place en moi et je m’évanouis.

 

 

Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas comment je suis rentré chez moi. J’ai le vague souvenir d’avoir quitter l’hôpital de bonne heure, d’avoir traverser le parc encore vide d’enfants, d’avoir pris le bus avec tous ceux qui s’en allaient s’enfermer dans des boîtes obscures au nom de la Productivité, les attachés-cases et les portables qui sonnaient déjà, je me souviens d'avoir levé les yeux sur le CBD qui s’éveillait lentement, comme une fourmilière, et puis je suis arrivé chez moi. Le vasistas était encore grand ouvert. Je me suis assis dans le carré de lumière et j’ai attendu que la lumière du matin m’inonde. C’est ce qui se passe enfin, une lumière blanche qui dégouline le long de mes tempes, sur mon dos, sur mon torse. Je me sens bien. Une lumière qui s’infiltre en moi, qui me révèle à moi-même. Sensation de me voir à l’intérieur. Une lumière comme si j’avais une baie vitrée orientée plein est au lieu de mon Oeil regardant toujours le couchant. En face de moi, dans le miroir suspendu au mur je vois mon visage et mon œil gauche, devenu d’un bleu laiteux. Presque blanc.

Le secret

le 31/12/2007 à 13h44

Je suis descendue dans l’escalier, sans même lancer un regard aux guirlandes miteuses qu’on y avait accroché. Dehors, il faisait froid, comme un mois de décembre. La neige tombée hier est déjà sale, je note. Elle a gelé dans sa couche supérieure et j’ai évité la chute de peu. Je fais quelques pas prudents, jusqu’au bout de la petite rue.


Sur la grande avenue passent des dames emmitouflées dans des manteaux chics. La lumière des magasins de luxe éclairent le trottoir de couleurs chaudes. Il y a comme une atmosphère de noël autour de moi. Les hommes sont en costumes, ils se pressent, l’œil rivé à leur montre, sortent d’immeubles et de voitures pour entrer dans d’autres, les bras chargés de bouteilles onéreuses, le portable à l’oreille. On donne une soirée mondaine un peu plus haut, en direction du centre-ville, chez un particulier qui ne savait pas quoi faire de ses richesses. Il y a la queue devant chez lui. Le ballet des limousines et des robes à la dernière mode me distrait un temps, puis je me lasse et bifurque en direction de quartiers plus populaires.


Je vais marcher jusqu’à n’en plus pouvoir. Je verrai des fenêtres où des gens en groupe mangeront et riront. Je m’arrêterai dans des bars et je boirai à la santé des esseulés qui restent là, accrochés au comptoir, seule planche de salut dans ce bas monde. J’écouterai leurs histoires et leurs folies et je les vivrai jusqu’au plus profond de moi. À moitié soûle, j’irai traîner en bas des immeubles de mes amis, je regarderai se dérouler les soirées auxquelles j’ai refusé d’aller, spectatrice silencieuse et toute-puissante. Je suivrai leurs jeux avec le même plaisir qu’eux, je souhaiterai la victoire de telle équipe sur telle autre. J’irai ainsi, de fenêtre en fenêtre, me régalant de la vue des repas abondants, des tables chargées et des verres pleins, et quand sonneront les douze coups de minuit, je les verrai tous s’embrasser sous le gui, et moi je serrerai entre mes bras un réverbère froid, mes lèvres bleues s’entrouvriront et je me mettrai à rire, rire parce que le monde est si beau, rire parce que je ne suis pas de ce monde-là, rire pour la mort de cette année, rire pour la naissance de la nouvelle qui s’éteindra aussi, rire à ma vie et à ma mort, et à celles de tous ceux que j’aime ou ai aimés, puis je déambulerai jusqu’aux premières lueurs du jour où je m’écroulerai sous le porche d’une église de quartier désertée. Je ferai tout ça mais je ne le raconterai pas, parce que c’est le plus beau de mes secrets.


Je ne dirai pas non plus le petit matin et mon dos sur les dalles froides. Je ne dirai pas mes dents qui claquent et les clochards qui me regardent en disant que tu es folle, petite, tu vas mourir ainsi, mais petite n’est pas folle, oh non, elle est simplement seule et amoureuse des petits matins d’hivers. Silence sur les rayons roses de la nouvelle année, sur leur caresse sur mon visage et sur les bouteilles vides au milieu du caniveau. Silence sur la neige sale où mon corps repose. Ce réveillon, je n’en parlerai jamais. À ma mère qui me demandera si tu as passé une bonne soirée, un simple oui avant d’aller se coucher. À mon père qui demandera des détails, je raconterai ce que j’ai vu par les fenêtres et jamais personne ne saura que je n’y étais pas, à ces soirées. À la rentrée, mes camarades parleront de leurs fêtes, et j’en saurai beaucoup de détails, la tenue de l’une, l’ivresse de l’autre, et lorsqu’on demandera où j’étais, seule chez moi, je répondrai. Ils trouveront ça triste et en moi-même je sourirai doucement, avec tendresse, de leur ignorance et de leur crédulité. On devrait passer chaque réveillon seul. C’est un moment personnel. C’est la mort d’une année où des choses magnifiques ont été vécues, la naissance de promesses et de désirs nouveaux. C’est l’occasion de se dire qu’en voilà une autre de passer, bravo, après tout, rien ne garantissait qu’on ne parvienne à son terme, on aurait pu trébucher et se rompre le cou avant la fin. Mais voilà, on a réussi, tout seul, comme un grand, et c’est un nouveau défi qu’on nous présente, tenir encore trois cent soixante cinq jours de plus, dans le meilleur des cas.


Ils diront c’est triste et je serais touchée de leur naïveté. Je rirai devant leurs yeux incrédules lorsque j’expliquerai que c’était mon choix. Aucun ne pourra jamais comprendre pourquoi. C’était ma dernière année d’enfant. L’année prochaine je deviendrait une adulte, et plus jamais je ne pourrai me coucher dans la neige sale sans cette pensée-là: je suis une adulte responsable, je ne dois pas me coucher ainsi. Plus jamais je ne pourrai dévisager les dames en manteaux chics dans les grandes artères sans avoir cette pensée: les adultes ne dévisagent pas les gens ainsi. Plus jamais je ne pourrai boire dans les bars en écoutant les conversations qui ne me concernent pas, plus jamais je n’embrasserai les réverbères et plus jamais je ne pourrai rire ainsi à tue-tête sans penser que je ne me comporte pas en adulte. Le nom de « petite » lui-même, graduellement, les clochards cesseront de me le donner, au fur et à mesure que mes joues vont se plisser, mes yeux se cerner, mon front se creuser. C’était mon dernier réveillon d’enfant et je l’ai célébré avec ma jeunesse, avec ma fugitivité, avec l’éphémère force de mon âge.


Les rares à qui je l’expliquerai ne comprendront pas. Alors je garderai mon secret jalousement, comme un trésor et je le regarderai encore de temps à autres sur l’écran de mes paupières closes, quand le miroir sera trop cruel avec moi, quand mes veines saillerons sur mes mains. Il m’aidera à ne pas en souffrir. Ce sera ma bouffée d’air pur, pour tenir le coup. Et ce secret sera une parcelle immortelle de mon enfance déraisonnable. Les adultes n’ont pas de secrets, seulement des mensonges.

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